La question est mal posée — et c'est pour ça qu'elle reste sans réponse
« À partir de quel CA dois-je passer en SASU ? » est probablement la question la plus recherchée par les freelances en croissance — et c'est aussi une question qui n'a pas de bonne réponse sous cette forme. Il n'existe pas de seuil de chiffre d'affaires universel où la SASU devient soudainement « plus rentable ». La raison est simple : les deux statuts ne se comparent pas seulement en argent net dans la poche, et même sur ce seul critère, l'écart entre les deux options reste relativement stable à mesure que le CA augmente — il ne s'inverse pas brutalement à un seuil donné.
Ce qui décide réellement du moment de basculer, ce sont trois déclencheurs concrets, indépendants les uns des autres. Si aucun des trois ne vous concerne, il n'y a souvent aucune urgence à changer de statut, quel que soit votre CA.
Déclencheur n°1 : le plafond légal de l'auto-entreprise
C'est le seul vrai seuil au sens strict — au-delà, rester en auto-entreprise n'est légalement plus possible. Les plafonds 2026 sont de 83 600 € pour les prestations de services et les professions libérales, et de 203 100 € pour les activités de vente de marchandises.
Le dépassement n'est pas automatiquement sanctionné dès la première année : le régime micro-fiscal et micro-social bascule vers le régime réel uniquement si le plafond est dépassé sur deux années civiles consécutives. Une seule année de dépassement ponctuel ne change rien à votre situation l'année suivante.
En pratique, si votre activité progresse régulièrement et que vous anticipez un dépassement durable de ce plafond, c'est le signal le plus net pour envisager une société — pas parce que la SASU sera nécessairement plus avantageuse en net, mais parce que rester en auto-entreprise deviendra simplement impossible.
Déclencheur n°2 : la franchise de TVA, qui arrive bien avant
Avant même d'approcher le plafond AE, un seuil bien plus bas vous rattrape souvent en premier : la franchise en base de TVA, fixée à 37 500 € pour les prestations de services et 85 000 € pour la vente. Au-delà, vous devez facturer la TVA à vos clients, même en restant légalement auto-entrepreneur.
Ce n'est pas un déclencheur de changement de statut en soi — vous pouvez très bien rester en AE en facturant la TVA — mais ça change la complexité administrative de votre activité (déclarations de TVA, gestion de la TVA déductible sur vos achats) sans les bénéfices d'une société. C'est souvent à ce moment que la complexité administrative commence à se rapprocher de celle d'une vraie société, ce qui réduit l'argument de simplicité en faveur de l'AE.
Déclencheur n°3 : des charges réelles élevées que l'abattement forfaitaire ne couvre plus
L'auto-entreprise applique un abattement forfaitaire (34 %, 50 % ou 71 % selon l'activité) censé représenter vos charges professionnelles. Si vos frais réels — matériel, sous-traitance, déplacements, local — dépassent largement ce forfait, vous payez des cotisations sur un bénéfice fictif supérieur à votre bénéfice réel. C'est l'un des cas les plus fréquents et les plus sous-estimés de bascule justifiée vers un régime qui déduit les charges réelles, qu'il s'agisse de l'EI au réel ou d'une société.
Ce que le calcul pur révèle, et que beaucoup ignorent
Une fois ces trois déclencheurs écartés, reste la question du pur calcul financier — et c'est là que beaucoup de comparatifs trouvés en ligne induisent en erreur. Le réflexe commun consiste à comparer un taux de charges AE (autour de 22 % du CA) à un taux de charges SASU (autour de 85 % du net, soit un coût total très différent à exprimer dans la même unité). Une fois ramenés à la même base de comparaison — le chiffre d'affaires nécessaire pour atteindre un même revenu net — l'écart entre EI au régime réel et SASU est généralement plus faible qu'on ne le pense : les deux ont un coût total proche, la vraie différence se jouant sur la protection sociale plutôt que sur le prix.
Concrètement : la SASU n'est presque jamais le choix le plus avantageux en net immédiat, à n'importe quel niveau de CA. Son avantage réel se trouve ailleurs — couverture sociale du régime général (retraite, prévoyance, assurance maladie), capacité à s'associer ou ouvrir le capital, crédibilité perçue par certains grands comptes qui préfèrent facturer une société plutôt qu'un auto-entrepreneur, et flexibilité du mix salaire/dividendes pour optimiser la fiscalité d'une année sur l'autre.
La bonne question à se poser
Plutôt que « à quel CA dois-je passer en SASU ? », la question utile est : « est-ce que l'un des trois déclencheurs me concerne, ou ai-je besoin de ce que seule une société apporte ? » Si la réponse est non sur les trois points, il n'y a généralement aucune urgence à changer de statut — la simplicité administrative de l'auto-entreprise reste un vrai avantage tant qu'elle reste légalement possible et fiscalement cohérente avec votre situation.
Si l'un des trois déclencheurs vous concerne, une société peut se créer gratuitement avant d'automatiser sa comptabilité.